Ce blog est une plateforme d’expression et de réflexions sur l’actualité de la filière équine. Equistratis étant un think tank ouvert et pluriel, nous donnerons la parole à des acteurs socioprofessionnels de la filière sans parti pris. Il est essentiel que les interrogations, les désaccords mais aussi les idées puissent s’exprimer.

Les chiffres ne mentent pas !


Article rédigé par Alain Bigot et paru dans la magazine LE VEINARD


Depuis plus de 90 ans, date de la création du Pari mutuel urbain (loi du 16 avril 1930), à partir des paris, l’écosystème des courses s’est progressivement construit et équilibré entre la juste rétribution des gains aux parieurs et le financement de la filière.

L’industrie des courses a longtemps prospéré dans un monde de compétition où chacun des acteurs pouvait défendre ses chances. De nouvelles écuries se créaient et d’autres disparaissaient dans un jeu de saine concurrence. Ce modèle économique d’excellence, rappelé par la FNCH sur son site internet, est à juste titre reconnu partout dans le monde.

Seulement, depuis le début des années 2010, la machine s’est enrayée car le PMU enregistre d’année en année une baisse importante de son chiffre d’affaires. En conséquence, la marge servant au financement de la filière en est fortement réduite.

Dans les premières années suivant ce déclin, la gouvernance de la SECF ont utilisé leur trésorerie accumulée dans les années fastes pour protéger les socioprofessionnels en maintenant les encouragements.  C’est ainsi que jusqu’à 2017, l’institution a réussi à financer son fonctionnement global malgré la baisse des enjeux PMU. 

Fin 2016, beaucoup de socioprofessionnels inquiets de voir ces réserves s’épuiser se sont regroupés et ont décidé, avec l’aide et l’expertise du cabinet Carles, de créer le Think-tank Equistratis et de construire ensemble une vision et un solide projet d’avenir pour la filière.

Les élections 2019 ont été largement gagnées sur la base de ce projet.

Mais, dès le lendemain des élections, la nouvelle gouvernance a décidé de tourner le dos au projet sur lequel elle a été élue.

Adhérent de Equistratis depuis fin 2016 et ayant une longue expérience dans la gestion d’entreprises grosses et moyennes, j’ai participé à beaucoup de réunions de travail pendant 2 ans et je suis convaincu que la vision et la stratégie proposée par le Think-tank est la bonne.  

Pour ces raisons, j’ai été très choqué par la volte-face des élus anciens Equistratis, que par ailleurs, je portais en haute estime. Ayant dès le début compris que les raisons financières évoquées pour justifier ce reniement étaient ridicules et fallacieuses, j’ai cherché à comprendre les vraies raisons en interrogeant un grand nombre de personnes y compris parmi ceux qui avaient renié le projet.

Mon constat est clair, la gouvernance élue a uniquement profité de l’image Equistratis pour prendre le pouvoir pour ensuite appliquer un tout autre programme bien difficile à décrypter.

Quoi qu’il en soit, les chiffres que vous trouverez dans cet article prouvent que cette politique, dite du nouveau monde, par opposition à l’ancien monde évoqué par le président Barjon lors de presque toutes ses interventions, prouvent une rupture nette entre les grosses structures qui se trouvent renforcées au détriment des plus modestes.

Cette situation est le résultat direct du refus d’aider les socioprofessionnels par la souscription d’un PGE pendant la crise du COVID19.

La gouvernance a-t-elle saisi l’opportunité de la crise sanitaire pour réaliser un grand nettoyage dans la profession en éliminant « naturellement » les moins résistants ?

Cette faute a précipité tous les socioprofessionnels dans une situation qui leur a imposé de réagir suivant leurs moyens. Ceux qui disposaient de trésorerie et de surfaces financières importantes se sont renforcés et la grande majorité des autres ont réduit leurs effectifs en vendant ou en réformant leurs chevaux. Environ 1400 chevaux ont disparu, d’où la baisse de partants de l’ordre de 1 par course. Nos analyses montrent que ce phénomène va continuer à se dégrader voire à s’amplifier dans les prochains mois.

Pour avoir la certitude d’une vue objective de la réalité du terrain, nous avons décidé depuis plusieurs mois de construire progressivement un univers de données collectées jour après jour, ce qui nous permet maintenant, à l’aide des outils BI (Business Intelligence) de les exploiter et de construire des indicateurs et un tableau de bord pertinents. 

En analysant les données actuelles, nous pouvons malheureusement affirmer que l’écosystème de la filière des courses a déjà dépassé son point de rupture et qu’il est en train de s’écrouler.

Incontestablement, la baisse des revenus depuis 2019 (-139 Millions d’Euros) en est la cause principale. Cette baisse représente l’équivalent de 7 mois de revenus perdus par les socioprofessionnels en seulement 3 ans. A noter, que dans la même période, dans le cadre de négociations annuelles obligatoires (NAO), les rémunérations de base des employés du PMU, de France Galop et de LeTrot ont été augmentés.

Il faut se réjouir des annonces de MM. Barjon et David qui ont trouvé un budget de 28 Millions d’Euros tombé du ciel pour remonter les encouragements 2022 au niveau 2018. Mais je pense que cette annonce aurait pu être moins triomphale car je peux malheureusement déjà prédire que ce geste à l’intention des socioprofessionnels est trop tardif et largement insuffisant pour avoir le moindre effet sur la réduction du nombre d’écuries et sur la baisse du nombre de partants.

En effet, suivant la nouvelle configuration des parts de marché de chaque écurie en 2021, si on extrapole la répartition des 28 Millions d’encouragements, 68% de ce montant ira aux 200 plus grosses écuries.


Il sera très intéressant d’observer les résultats du meeting d’hiver 2021-2022 au niveau de l’intérêt des parieurs et du chiffre d’affaires du PMU. La SECF a décidé d’augmenter de 3,3% les allocations, tout en supprimant 30 courses de série (A, B, C, D, E). Cette stratégie devrait permettre de remonter mécaniquement les nombre de partants moyen par courses mais aura un effet négatif sur le nombre d’écuries et de chevaux participants au meeting. 

Pourquoi l’égalité des chances des socioprofessionnel à survivre a-telle disparu ?

En direct conséquence du trou dans les revenus des socioprofessionnels, les courses sont devenues extrêmement difficiles, le déferrage précoce et généralisé, le développement des Catch-Drivers, coachés par des agents devenus incontournables et encouragés à se livrer une lutte effrénée, font que l’aiguille du chrono s’affole. Les compétitions sont devenues impitoyables pour tous les chevaux sévèrement sélectionnés pour être ensuite surexploités pour une durée de plus en plus courte. Seules les écuries en mesure de financer un turn-over important pourront survivre.

Cette mutation entraîne une concentration du jeu sur ces écuries et sur les cash-drivers qui provoquent des baisses de rapports qui découragent les parieurs sauf peut-être les parieurs professionnels. 

Un autre élément préoccupant pour les investisseurs et les éleveurs est le développement du marché spéculatif resserré sur les meilleurs étalons aux prix de saillies exorbitants au détriment des moins côtés. En tant qu’investisseur, je me pose la question des chances de retours d’investissements sur mes achats.  Les prix des chevaux, leur usure prématurée par la dureté des courses donc des potentiels de gains à la baisse sont de vraies questions auxquelles l’institution devra répondre.

Beaucoup d’écuries voient leur chance d’exister disparaître. Ce serait injuste de montrer du doigt les grosses structures qui sont provisoirement les principales gagnantes dans cette affaire. Elles n’ont fait que s’organiser pour assurer leur fonctionnement et recouvrer leur chiffre d’affaires d’avant crise.

Mais attention, quand on introduit un toxique qui dérègle un écosystème, d’abord les plus faibles disparaissent, ensuite les plus faibles des restants et in fine les gros arrivent à se manger entre eux.

J’estime qu’actuellement plus de 600 écuries, pour un effectif de 7600 chevaux à courir, sont en extrême précarité et malgré leurs efforts d’adaptation des effectifs et de leurs coûts de fonctionnement, se sont fortement endettés et auront beaucoup de mal à survivre à cette crise. La haute priorité est d’aider ces écuries.

Malgré ce constat édifiant, il est encore possible de stopper cette spirale négative sous conditions que la gouvernance actuelle de la SECF sorte du déni, intervienne auprès des ministères de tutelles pour obtenir un PGE possible jusqu’au 30/06/2022 ciblé vers les socioprofessionnels en grande difficulté. Il faudrait qu’elle reconnaisse l’échec de sa politique, qu’elle se rapproche de tous ceux qui peuvent aider tout en s’engageant à appliquer les mesures sur la base desquelles elle a été élue.

La situation est d’une telle gravité qu’il faut agir sans délai et définir une vraie vision d’avenir à moyen et long terme pour la filière en partant des attentes de parieurs, en oubliant personne dans une logique de justice sociale, y compris pour les salariés de l’institution. Cette vision devra être expliquée et connue de tous afin que chacun puisse se l’approprier et agir et décider de leur avenir en totale connaissance de cause.

Connaissant le milieu des courses de trot depuis mon plus jeune âge, bien que citadin, je suis très attaché au monde de la ruralité et j’encourage les éleveurs et entraineurs de taille modeste et souvent talentueux à se battre pour progresser dans leur professionnalisme afin de pouvoir continuer à vivre de leur passion et j’espère que les responsables de l’institution vont regarder la situation de la filière avec bienveillance et par la mise en œuvre de mesures rapides pour redonner la chance à tous de pouvoir survivre à cette crise.

Alain Bigot

Je suis ouvert à répondre à vos interrogations et/ou questions sur cet article. Vous pouvez me les transmettre à l’adresse suivante :  contact@equistratis.org

Les chiffres ne mentent pas !

Articles Récents

Articles de Tags